La place du photographe dans le monde
Le reportage, même quand il dérange ?
J’aime les pompiers. Et je veux pouvoir montrer la réalité de leur métier.
Hier soir, quelqu’un m’a dit :
« Le monsieur vient de perdre sa maison et vous, vous faites des photos. »
Oui, je fais des photos.
Mais avant ça, j’ai été la première personne à appeler les secours. J’ai couru pieds nus, dans l’herbe mouillée puis sur le bitume froid, en pleine nuit, simplement vêtu d’une doudoune et d’un jogging enfilé à la va-vite, pour aller voir s’il y avait des gens à secourir.
J’ai rencontré l’homme qui venait de perdre sa maison. Je me suis présenté. Je l’ai aidé à s’éloigner du feu. Je lui ai demandé s’il restait quelqu’un à l’intérieur, s’il avait des animaux. À cet instant, l’idée même d’une réponse positive m’a fait tiquer, il m’aurait été impossible de jouer les héros, comme dans un film, ou de tenter quoi que ce soit. Face au feu, on comprend vite à quel point c’est impressionnant. Je suis resté avec lui pendant que, autour, d’autres voisins filmaient déjà la scène avec leurs téléphones.
Les photos ne sont venues qu’après. Trente minutes plus tard.
Je suis rentré chez moi, toujours pieds nus, pour chercher mon matériel, puis je suis revenu.
Oui, j’ai photographié l’action. Parce que vous êtes indispensables. Parce que, même si personne ne souhaite voir sa maison brûler, un incendie reste un événement rare. Et documenter ce qui est rare, c’est aussi raconter le réel.
Je veux en garder une trace. Je veux que l’on comprenne les risques que vous prenez. Je veux que l’on voie ce que signifie, concrètement, intervenir face au feu.
On m’a demandé de ne pas photographier « les gars ». Je ne sais pas exactement pourquoi, mais j’ai respecté. Aucun visage ne sera montré.
Je trouve pourtant cela dommage. Ce texte n’est pas une attaque. C’est une question.
Quelle est aujourd’hui la place du photographe quand il documente le réel, surtout lorsqu’il dérange ?

Alors, quelle est la place du photographe ?
Cette question, elle traverse toute l’histoire du reportage. On la pose à chaque guerre. À chaque catastrophe naturelle. À chaque image jugée trop dure, trop proche, trop dérangeante.
On l’a posée aux photographes de guerre, accusés tour à tour de voyeurisme, d’indécence ou de froideur. On l’a posée à ceux qui documentent les tremblements de terre, les inondations, les incendies, les famines. Toujours la même interrogation : fallait-il vraiment prendre cette photo ?
Et pourtant, sans ces images, que resterait-il ? Sans elles, beaucoup de conflits seraient restés invisibles. Beaucoup de catastrophes n’auraient existé que pour ceux qui les ont vécues. Beaucoup de métiers exposés au danger seraient restés abstraits, lissés, transformés en symboles ou en slogans.
Le reportage n’a jamais eu pour rôle de consoler. Il a pour rôle de montrer, de témoigner, parfois de heurter. Pas pour choquer gratuitement, mais pour rendre réel ce qui, sans images, glisserait trop vite vers l’oubli.
Photographier une guerre ne signifie pas la cautionner. Photographier une catastrophe ne signifie pas se réjouir du drame. Photographier un incendie ne signifie pas ignorer la douleur de celui qui perd tout.
Cela signifie refuser de détourner le regard.
Bien sûr, il existe des limites. Le respect, la temporalité, la dignité. Il y a des images qu’on ne fait pas. Des moments où l’appareil reste baissé.
Mais le silence total, lui, n’a jamais protégé personne.
Si l’on accepte sans sourciller les images mises en scène, les calendriers, les campagnes de communication, les représentations propres et contrôlées du danger, alors pourquoi refuser les images du réel.
Peut-être parce que le reportage nous rappelle une chose inconfortable : que tout peut basculer vite, que le feu, la guerre ou la catastrophe ne sont jamais très loin et que ceux qui interviennent prennent des risques bien réels, loin des images lisses.
Alors la place du photographe, aujourd’hui, est peut-être exactement là : au mauvais endroit, au mauvais moment, là où personne n’a envie de regarder mais où il est pourtant nécessaire de témoigner.
Si personne ne regarde, alors rien n’existe vraiment.

Je ne pensais pas qu’un incendie de quartier me ferait autant réfléchir à cette question : pourquoi la photo ? On pourrait croire que j’en fais trop pour un fait local, presque banal. Mais la montagne de réflexions que cette nuit a déclenchée m’a ramené à tout ça. Alors non, ce n’est pas une guerre, ce n’est pas un événement international. Mais c’est du réel. Et c’est précisément pour ça que ça mérite d’être raconté.
Merci aux pompiers pour leur intervention hier soir, merci à la gendarmerie, merci aux voisins.
Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France 👉 https://www.pompiers.fr/prevention-des-risques/ (Prévention, sensibilisation, rôle des pompiers)
Mathieu.
